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APPEL A COMMUNICATION

Comment la synthèse est-elle possible en Recherche Qualitative ?

En empruntant cet intitulé à Emmanuel Kant et à Charles S. Peirce, pour le 6e Congrès International Francophone de recherches Qualitatives (RIFREQ-Réseau International Francophone sur la Recherche Qualitative) nous faisons un saut dans l’épistémologie et dans la philosophie des sciences avec ces deux thèmes que se partagent philosophie et sciences humaines : la théorie de la connaissance et la théorie de la signification. En fait, ce qui nous questionne, c’est bien de savoir comment nous produisons de la connaissance en utilisant des méthodes qualitatives en Sciences Humaines et Sociales et en Sciences de la Santé, et pourrait-on ajouter quel que soit le champ de la recherche ? Comment réduire le divers sensible à une proposition unique? Comment réduire le multiple à l’unité ? Cette question qui peut paraître pour certains un « allant de soi », comme une ethnométhode, le fait de l’expérience de l’analyste, pose d’autres questions collatérales nombreuses : Comment le fait-on de manière rigoureuse avec des critères scientifiques ? Dans les études relevant des méthodes qualitatives (ou quantitatives), la description du processus d’analyse est quelquefois absente, quelquefois tronquée ou manquant de détails, quand elle est seulement citée. Or la synthèse suit l’analyse. Comment procède t-on à la description de l’analyse avec une granularité suffisante pour restituer une synthèse significative, valide, du phénomène que nous étudions et la rendre transférable ?

On le voit, poser la question du comment de la synthèse, c’est aussi s’interroger sur le détail des processus d’analyse et sur la scientificité des études qualitatives. C’est aussi poser la question de l’interprétation des données quelque soit le paradigme utilisé. Que ce soit dans les recherches quantitatives ou qualitatives, que ce soit face aux chiffres ou aux mots, il y a toujours un moment où il va falloir faire émerger cette inférence interprétative pour accéder à la signification. D’autres questions peuvent émerger ici ou là : Comment dans le processus interprétatif, conjuguer la rigueur scientifique avec le processus de créativité du chercheur ? Et celui-ci est-il seulement la façon de faire que l’on attribue à l’artiste ou procède-t-il de quelque chose de plus logique, de plus organisé ? La combinatoire de ces deux logiques est un enjeu difficile à résoudre pour les Sciences de la Santé, probablement plus que pour les Sciences Humaines et Sociales qui, elles-mêmes, continuent de toute façon à utiliser des outils visant la mesure.

Dans ce congrès vont se côtoyer des enseignants-chercheurs et des étudiants en Sciences Humaines et Sociales et en Sciences de la Santé, mais l’implication dans la recherche qualitative n’est pas allée à la même vitesse dans ces deux champs de la recherche. Aujourd’hui, la nécessité d’étudier les phénomènes complexes, de combiner des interventions complexes, a montré les limites du modèle biomédical classique. Ce constat est à l’origine du développement d’études relevant de méthodes mixtes et de recherches interdisciplinaires dans le champ de la santé. Mais comment fait-on la synthèse de disciplines ayant des épistémologies, des cadres conceptuels, des méthodes et des langages différents ? Comment faire pour que des regards et des esprits interdisciplinaires s’ajustent, s’articulent pour donner une validité à leurs résultats ?

D’autres approches, les méthodes avec des analyses secondaires, les méta-synthèses de recherches qualitatives, encore assez peu développées, effectuent un double travail de synthèse et d’interprétation des thèmes principaux d’un phénomène étudié, et améliorent la puissance, l’abstraction et la généralisation des études qualitatives pour aboutir à une meilleure et nouvelle compréhension des phénomènes complexes.

Et qu’en est-il des formes de restitution ultime du sens ? Il est assez commun de dire que les analyses thématiques conduisent à construire des arbres thématiques, qu’en phénoménologie, on fait émerger les « essences » d’un phénomène, qu’en théorisation ancrée, on propose des théories émergentes, ou qu’en sémiopragmatique, on élabore des énoncés pragmatiques synthétiques et ordonnés intégrant toutes les dimensions du phénomène étudié ? Mais une fois ces évidences méthodologiques énoncées, comment arrive-t-on à une « interprétation finale » ? Comment éclairer les « zones d’ombre » au moment d’expliciter le raisonnement sous-jacent à la synthèse, c’est-à-dire celui de l’inférence interprétative ? Des termes désignant des opérations comme intégration/réduction/modélisation/théorisation, même s’ils renseignent sur ce qu’il se passe sur le plan procédural ont du mal à expliciter clairement un principe de mise en ordre interprétatif en dehors de représentations comme, par exemple, celle d’« attracteur étrange » cher à la théorie du chaos, ou d’une expérience intuitive d’un chercheur expérimenté, ou le fameux »alignement des planètes », bref d’une méthode pour en décrire les mécanismes. Enfin, au-delà de l’explicitation du raisonnement réflexif, intégratif, modélisant, théorisant, il reste cette dernière question : sous quelles configurations (représentations figuratives) les présentent-on pour les rendre plus intelligibles ?

« La théorie, quelle qu’elle soit et de quoi qu’il s’agisse, doit rendre compte de ce qui rend possible la production de cette théorie elle-même, et si elle ne peut en rendre compte, c’est que le problème reste posé » (Edgar Morin, La complexité humaine, p302)

 

Cette problématique introductive nous a conduit à envisager 4 axes pour les communications :

1. La synthèse des disciplines : Comment fait-on la synthèse dans une recherche interdisciplinaire ? Comment harmonise-t-on les cadres conceptuels, les modes de raisonnements, les processus opératoires et les langages ? Comment organise-t-on les temps procéduraux d’harmonisation, d’articulation et de négociation dans la recherche et sur quelles opérations reposent-ils ? A fortiori, comment harmonise-t-on des disciplines issues de paradigmes différents comme c’est le cas dans les méthodes mixtes ? À quel prix fait-on une recherche interdisciplinaire, en terme quelquefois de conflit et de temps de négociation ?

2. La synthèse des méthodes : Les méthodes « mixtes » utilisées en sciences de la santé peuvent-elles être considérées comme des méthodes qualitatives ? Comment convaincre la communauté médicale qu’il est possible de faire des études qualitatives valides sans les associer à des essais quantitatifs (comme études ancillaires) ? Cela mérite une réflexion. Restent les méthodes qualitatives combinées entre elles ? Comment les articule t-on ? Ne sommes-nous pas plutôt face à un continuum méthodologique interdisciplinaire dans ce cas ?

3. La synthèse des données : Cet axe est probablement crucial. Mais, si beaucoup de travaux s’en réclament, d’une part nous assistons à très peu de production de théories en recherche qualitative, sauf à parler d’un processus théorisant et d’autre part, les processus inférentiels censés nous conduire à la théorie ne sont pas toujours clairement explicités. Pour y arriver, plusieurs processus sont concernés et peuvent être discutés : catégorisation, conceptualisation, interprétation, explication, représentation, modélisation, théorisation. Comment aller vers cette clôture du processus interprétatif, cette « interprétation ultime » qui produit de la connaissance ?

4. La synthèse des résultats : Dans le champ des analyses secondaires de recherches qualitatives, la métasynthèse d’études qualitatives devrait connaître un bel essor en recherche qualitative dans les années à venir. Bien qu’assez peu utilisée aujourd’hui nous ne pouvions pas ne pas lui consacrer une place. Elle a pour finalité de produire une nouvelle compréhension ou une nouvelle théorie sur un phénomène donné.

Ces 4 axes feront l’objet d’une conférence inaugurale le 11 juin 2020 : ·

Axe 1 – Joelle KIVITS: Maître de conférence en sociologie à l’École de santé publique de Nancy, membre du laboratoire de recherche interdisciplinaire en santé APEMAC.·

Axe 2 – Bruno FALISSARD: Professeur de Santé publique Paris XI, pédopsychiatre et méthodologiste, directeur inserm 1178, Maison de Solenn Paris. ·

Axe3 – Marc-Henry SOULET: Professeur de sociologie, titulaire de la Chaire de travail social et politiques sociales à l’Université de Fribourg, Président de l’Association française de Sociologie de Langue Française.·

Axe 4 – Anne REVAH-LEVY: Professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent Paris VII, experte en recherche qualitative (phénoménologie et métasynthèse)

5 – Divers : autres types de synthèse (thématique, etc.)